Histoire et origines du tarot
Le tarot est l'un des systèmes symboliques les mieux documentés de l'histoire occidentale — et l'un des plus mal compris quant à ses origines. La légende de ses origines égyptiennes antiques est romantique mais fausse. La réalité est plus intéressante : un jeu de cartes aristocratique devenu, en quelques siècles, un outil de connaissance de soi mondialement utilisé.
Les origines italiennes (1440-1530)
Les premiers tarocchi
Les premières cartes de tarot connues datent de l'Italie du Nord des années 1440. Ces jeux s'appelaient alors tarocchi (ou carte da trionfi — cartes des triomphes). Ce ne sont pas des outils ésotériques mais des jeux de cartes de cour, réservés à la noblesse.
Le jeu de base comptait les Arcanes Mineurs hérités du jeu de cartes arabe (arrivé en Europe via l'Espagne maure au XIVe siècle), auxquels furent ajoutés des cartes de triomphes représentant des figures allégoriques et symboliques : L'Empereur, la Papesse, le Pendu, la Mort.
Les Visconti-Sforza
Les jeux les mieux conservés de cette époque sont les Tarot Visconti-Sforza, commandés par les familles ducales de Milan. Certaines cartes sont aujourd'hui conservées à la Morgan Library de New York. Ces cartes sont magnifiquement enluminées à l'or, clairement produites pour une utilisation aristocratique.
La fonction initiale : le jeu de triomphe
On jouait aux tarocchi comme on joue aujourd'hui à la belote ou au bridge — les cartes de triomphes "battant" les cartes numérales dans un jeu de plis. Il n'y avait aucune dimension ésotérique.
La diffusion européenne (XVe - XVIIe siècle)
Du nord de l'Italie à l'Europe
Progressivement, les tarocchi se répandent dans toute l'Europe. Des ateliers de fabrication s'établissent en France (Lyon, Marseille), en Allemagne, en Suisse. La production s'industrialise via la xylographie (impression en bois), et le jeu devient accessible aux classes moyennes.
C'est dans ce contexte que s'élabore le Tarot de Marseille — qui standardise l'iconographie entre le XVIIe et le XVIIIe siècle et devient la référence en France et dans une grande partie de l'Europe catholique.
La cartomancie populaire
Avant toute théorisation ésotérique, des usages divinatoires populaires se développent progressivement parmi les classes populaires. Les femmes qui lisaient les cartes ordinaires (jeu de 52 cartes) commencent aussi à intégrer les tarocchi dans leurs pratiques. Ce glissement de l'usage ludique vers l'usage divinatoire se produit sans théorie — simplement par usage.
Le tournant ésotérique (XVIIIe siècle)
Antoine Court de Gébelin (1781)
Le moment charnière de la théorisation ésotérique du tarot est souvent daté de 1781, avec la publication du huitième volume du "Monde Primitif" d'Antoine Court de Gébelin (1719-1784), pasteur protestant et franc-maçon.
Court de Gébelin affirme (sans aucune preuve) que le Tarot de Marseille est un livre sacré égyptien antique — le "Livre de Thoth" — apporté en Europe par des Gitans (eux-mêmes supposément d'origine égyptienne, d'où leur nom). Cette théorie est entièrement inventée, mais elle va structurer l'imaginaire ésotérique du tarot pendant des siècles.
Son impact est considérable : à partir de 1781, le tarot n'est plus un jeu — c'est un vestige de la sagesse des anciens.
Etteilla (Jean-Baptiste Alliette)
Dans la foulée de Court de Gébelin, Etteilla (1738-1791) — dont le nom de plume est son patronyme à l'envers — publie le premier manuel de cartomancie au tarot et crée le premier deck spécifiquement conçu pour la divination (1791). Il réorganise les cartes selon sa propre symbolique astrologique et introduit la notion de signification inversée (carte retournée = sens opposé).
Etteilla est le père du tarot divinatoire moderne, même si ses théories sont largement décriées par les ésotéristes ultérieurs.
Le XIXe siècle : l'occultisme savant
Éliphas Lévi (1810-1875)
Le magicien et écrivain français Éliphas Lévi (de son vrai nom Alphonse Louis Constant) est la figure centrale de l'occultisme du XIXe siècle. Dans son "Dogme et Rituel de la Haute Magie" (1855), il propose une correspondance systématique entre les 22 Arcanes Majeurs et les 22 lettres de l'alphabet hébreu — établissant pour la première fois un lien formel entre le tarot et la Qabbale.
Cette correspondance va devenir le fondement théorique de toute la tradition ésotérique du tarot anglophone. Lévi n'a pas lui-même produit un deck — mais ses théories ont informé directement ceux qui l'ont fait.
L'Ordre Hermétique de l'Aube Dorée (fondé en 1888)
L'Ordre Hermétique de l'Aube Dorée (Hermetic Order of the Golden Dawn) est la société secrète ésotérique la plus influente du XIXe siècle. Fondée à Londres en 1888, elle synthétise la Qabbale, l'astrologie, l'alchimie, le rosicrucianisme et la magie cérémonielle dans un système cohérent.
Le tarot occupe une place centrale dans l'enseignement de l'Aube Dorée : chaque arcane reçoit des correspondances précises avec les planètes, les signes zodiacaux, les lettres hébraïques, et les sentiers de l'Arbre de Vie. Ces correspondances ne sont pas publiques — elles font partie des enseignements initiatiques secrets.
Parmi les membres notables : Arthur Edward Waite, Aleister Crowley, W.B. Yeats, Mathers, Regardie.
Le XXe siècle : publication et popularisation
Arthur Edward Waite et Pamela Colman Smith (1909)
En 1909, Arthur Edward Waite commande à Pamela Colman Smith l'illustration du deck qui va révolutionner le tarot. Publié par Rider, le Rider-Waite-Smith devient le deck de référence mondial — notamment parce que c'est le premier à illustrer toutes les cartes des Arcanes Mineurs avec des scènes narratives.
Waite publie simultanément "The Pictorial Key to the Tarot," son livre d'interprétation.
Aleister Crowley et Lady Frieda Harris (1938-1943)
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Aleister Crowley (1875-1947) travaille avec l'artiste Lady Frieda Harris pour produire le Thoth Tarot — une synthèse monumentale de la magie thelémique, de la Qabbale, de l'astrologie et de la géométrie projective. Le deck sera publié posthumément en 1969.
La démocratisation des années 1970
La publication du Rider-Waite-Smith en format de poche (US Games Systems, années 1970) et la contre-culture psychédélique et féministe contribuent à une démocratisation massive. Le tarot devient l'outil de prédilection du mouvement New Age émergent.
Le mythe égyptien démonté
La théorie de Court de Gébelin — selon laquelle le tarot serait un livre sacré égyptien antique — est entièrement réfutée par la recherche historique depuis le milieu du XXe siècle.
Les faits établis :
- Les premières cartes connues datent des années 1440, en Italie.
- Il n'existe aucune source égyptienne antique comportant des cartes de tarot ou des représentations proches.
- Les Gitans (Roms) ne viennent pas d'Égypte — ils sont originaires du nord-ouest de l'Inde.
- Le nom "tarot" est d'origine italienne, probablement dérivé du nom d'une rivière (le Taro).
Ce qui reste vrai : le tarot a intégré des symboles issus de nombreuses traditions (alchimie, numérologie, astrologie, Qabbale, iconographie chrétienne médiévale), ce qui lui confère une richesse symbolique exceptionnelle.
Le tarot dans la culture populaire
La déstigmatisation progressive
Depuis les années 2000, et surtout depuis 2015, le tarot est passé du statut d'outil ésotérique marginal à phénomène culturel mainstream :
- Les "aesthetic tarot cards" envahissent Instagram et Pinterest.
- Des applications de tarot sont téléchargées par des millions d'utilisateurs.
- Des marques commerciales créent des decks thématiques (Harry Potter, Studio Ghibli, Star Wars).
- Des célébrités et influenceurs parlent ouvertement de leur pratique du tarot.
Le tarot féministe et queer
Le mouvement féministe a fortement contribué à la réappropriation du tarot — longtemps associé à des pratiques de "femmes" marginalisées. Des decks comme le Numinous Tarot (Cedar McCloud) ou le Slutist Tarot (Deviant Moon) proposent des images inclusives et une relecture féministe des archétypes.
L'état actuel : de la niche ésotérique au self-help grand public
Aujourd'hui, le tarot se trouve à l'intersection de plusieurs courants :
- Le self-help et le coaching (outil de connaissance de soi)
- La psychologie jungienne (archétypes, inconscient collectif)
- La spiritualité laïque (pratique sans appartenance religieuse)
- L'art visuel (decks comme objets de collection)
- La santé mentale (journaling, méditation, réflexion quotidienne)
Le marché mondial du tarot (vente de decks, livres, consultations, formations) représente plusieurs milliards de dollars. Plus de 1 000 nouveaux decks sont publiés chaque année.
Connexion Shinkofa
Shinkofa inscrit le tarot dans cette histoire longue et complexe — non pas comme un héritage mystérieux et ancré dans le passé, mais comme un système symbolique vivant qui continue de se transformer.
La bibliothèque Shinkofa reconnaît les différentes traditions du tarot et leur contexte historique. Chaque article précise d'où vient le symbole dont il parle, dans quelle tradition, à quelle époque. Cette rigueur historique est au service du même objectif : vous donner les clés pour vous comprendre vous-même, avec lucidité et sans dogme.